« Persona », l’humanité à rebours…

Avec « Persona », l’artiste-peintre Mounat Charrat expose actuellement à la Galerie Yakin&Boaz la quête patiente et obstinée de ce qu’elle déchiffre sous le masque de l’individu. A la fois poétique, philosophique et esthétique, ce voyage entraîne à déceler l’au-delà des apparences et à rechercher en amont cette trace résiduelle de notre origine, irréductiblement humaine. Voyage à rebours où s’écrit l’histoire de notre mémoire.

 

Rechercher l’humain derrière le masque de l’individu

L’individu est au cœur de la quête de Mounat Charrat. Mais il s’agit de le rechercher dans l’infra-texte que constitue l’histoire de l’individu, qui aurait remplacé par une identité purement sociale l’humanité qui fonde le caractère indépassable du mystère de l’être. L’humain la hante et l’obsède comme un questionnement infini qu’il faut résoudre ensuite sur la surface et dans la matière en laissant les sensations advenir, le mouvement chercher dans l’inexistant le visage laissé dans l’empreinte du néant. Aller restituer sens et forme aux têtes enterrées dans la trace d’un « avant », car tout, dans le processus de création de l’artiste, est fait de ce va-et-vient constant entre apparition et disparition…

De la matière, surgissent des semblants de réponse qui nous interrogent, sans yeux, du regard immensément ouvert de ceux qui habitent le monde même lorsqu’on les croit absents. Ils nous regardent, aveuglément, oui, et certains appellent, bouche ouverte comme une brèche qui vient fracturer le temps, qui vient engloutir l’oubli, qui avale son propre désespoir pour en recueillir le cri. Individus métonymiques, ils sont ce qui les excède, mais également ce qui en eux s’absente : une bouche qui extrapole le visage ; des yeux dont la trace persiste au-delà de leur effacement, obstinément, le regard tourné vers l’intériorité de l’être…

L’humanité est là, à rebours. Dans un espace intérieur et sans limite où les couches de noir que la peintre appose, puis de blanc, construisent les profondeurs de l’inconscient où vient s’ancrer l’énigme irréductible de l’être. Là où la profondeur agite, terrible vertige, l’intensité qu’elle souhaite faire vivre dans la matière, parce que d’elle, en effet, se nourrit la vérité du sujet…

Mounat Charrat évoque alors « le Cri » de Munch, dont elle retrouve l’esprit dans l’une de ses œuvres, comme un appel viscéral à ce vertige des profondeurs…et dont elle a cette conscience intuitive, chevillée dans le mouvement. Trait de crayon qui cherche au centre de la toile à tracer d’abord les contours où l’empreinte du visage pourrait s’inscrire, et qui le révèle d’emblée, ce visage originel, que tout appelle ensuite à disparaître. C’est cependant lui qui fait l’œuvre, en somme. Celui que nous ne verrons jamais mais qui nous précise que ce qui s’efface ne peut en réalité jamais s’oublier. Que la recherche d’une vérité antérieure préside à la création du sujet, que le tableau n’est que la manifestation, à la surface, de questions lointaines qui nous arriment à la conscience d’être, sans parvenir à expliquer pourquoi ou comment, mais cela, simplement, cet affrontement calme et tranquille de l’obscur visage qui ressurgit des formes de l’oubli, qui résiste au temps et à la mort, nous questionne au-delà de sa quête, sur la source de notre propre identité. Quête muette et silencieuse, réponses chuchotées à corps et en écrits, en lettres et en l’être, qui prolonge l’abîme de chaque regard défait.

Humanité à rebours, oui, parce qu’elle demeure résidu, irréductiblement, du palimpseste que les couches de noir et de blanc successivement portées, évoquent. Dans le dripping, technique qu’elle utilise parfois, l’écriture est là bien avant, comme une partition musicale en état d’inachèvement. Un langage d’avant le verbe, un mot qui précède le cri, un regard enfoui derrière le visage…Tout, dans l’exposition Persona, rappelle qu’en effet la vérité de l’être est en-deça des apparences. Au cœur du labyrinthe. Dans l’infra-matière du vivant. Et derrière l’impersonnalité des visages, têtes dessinées comme des obus dans lesquels les questions semblent exploser en silence, se lit l’uniformisation d’un monde où l’individu disparaît si le regard ne prend pas la peine de le regarder, et le regardant, de le reconnaître, à défaut d’en connaître la profondeur et l’intériorité. Où l’individu disparaît dans le Je sociétal, dont son travail sur les corps en forme de pièces de puzzle témoigne implicitement. Car ces pièces de jeu alignées, à l’apparence ludique, recouvrent en réalité un questionnement bien plus tragique : « derrière le corps de chaque figure habillée de mots, de phrases, repose l’ombre d’une force et d’un pouvoir caché, » souligne l’artiste, qui laisse entendre qu’on peut y voir des êtres obligés de jouer eux-mêmes face aux règles d’un jeu qui les dépasse…Celles de la vie, bien sûr. Emergeant du vide, certaines têtes se dessinent, aussi, en surface d’un entrelacs de ramifications de l’être. Et la plupart d’entre elles, en apesanteur dans la cadre du tableau, comme nos questions existentielles nous maintiennent également en suspens dans nos vies. « J’avais comme la sensation étrange d’être regardée parfois…» déclare l’artiste, et elle se remémore, en souriant, ce moment durant lequel une dizaine de toiles avaient déjà envahi l’atelier.

 

 

Irréductibles mystères de l’humain

Les figures de Mounat Charrat sont des fragments d’identité irréfragable, indestructible, mais la main demeure constamment évocation poétique du fragment de l’être destinée à le rattacher consubstantiellement au monde. Poétique au sens premier du terme, à savoir en créant l’émotion d’un lien porteur de sens. Mains convoquées pour la prière, -à la fois dans l’instant et dans l’éternité-, pour reposer l’âme de sa quête, peut-être ? Mains décidant l’homme à relier instinctivement ce qu’il est à ce qu’il fait, et ce qu’il fait, aussi, de ce qu’il est…Mais l’ « homo faber » demeure « homo sapiens », pour qui le savoir est combat mené perpétuellement contre le mystère de la vie : Mounat Charrat enveloppe certaines de ses têtes, solides et compactes, d’un flux d’écriture et de lettres aléatoires, chuchotements précieusement choisis pour leurs résonance et leur esthétique.

Ecriture  mise en mots, parfois, ou dérivée d’un mystère originel qui trace la tension de sa propre ligne pour parcourir librement le mystère qui affleure à la surface des choses. L’écriture est au-dedans, ou au-dehors du corps. Autour mais indissociable de nous. Trois tablettes coraniques exposées, -« achetées à Marrakech », précise Mounat, qui nous délivre par ce simple détail son souci d’authenticité-, dérivent vers l’évocation magique de totems païens. On se demande s’il faut y lire l’inscription funéraire de prières lancées pour rappeler que le langage possède cette fonction sacrée : nous permettre de formuler la conscience du fait d’être vivant… Langage de signes aux arcanes symboliques dans lequel gît, quoi qu’il en soit, le secret de notre propre rapport au monde. Dont l’énigme nous échappe, inlassablement, et dont les figures de « Persona » matérialisent poétiquement la substance autant que l’essence. Car la dimension poétique et l’approche philosophique et sprituelle sont deux éléments qui fondent la cohérence esthétique du travail de l’artiste qui, en questionnant l’espace bordé par le cadre de l’œuvre interroge en réalité le temps également à l’œuvre dans sa matérialisation…

A vrai dire, le déchiffrement importe moins que la nécessité de pouvoir laisser une trace, le sens qu’il révèle importe moins que le processus qui l’accompagne, tout comme les réponses aux questions que Mounat se pose demeurent entières, mais animées, mises en scène et sorties de soi, exposées à nu dans la gangue de leurs doutes, happées à un moment précis d’une quête qui s’efforce de générer continûment le sens et les bifurquations de sa (dé)marche. Ne pouvant que catalyser des rapprochements possibles, sans jamais prétendre apporter de réponse définie. L’individu,  par essence, résiste aux questions. A chacun de faire alors le voyage qui, en le conduisant au cœur de chaque œuvre, le ramène en fait, au plus près de la nature de ses peurs et de ses désirs inavoués…  « Persona », c’est pouvoir au final briser le masque qui nous sépare de la tranchée invisible où demeure, tapie, la vérité de nos propres émotions…

Lamia Berrada-Berca

« Persona » de Mounat Charrat.

Exposition du 17 septembre au 26 octobre à la Yakin&Boaz Gallery.

11, rue Abou Al Kacem Al Kotbari-Triangle d’Or. Casablanca.

du mardi au samedi de 10h à 13h et de 15h à 19h30.