Persona

« Persona », tel est le titre sous lequel, Mounat Charrat propose cette nouvelle série d’œuvres. Du latin personare, (per et sonare qui signifient parler à travers), le mot persona désigne le masque porté par les acteurs de théâtre dans l’Antiquité romaine. Les Grecs, eux, l’appelaient prosopon. Ce masque a une fonction tout à la fois technique et figurative : porter loin la voix de l’acteur tout en représentant le visage du personnage qu’il joue.

Jeu et identité, notions qui étaient en réalité déjà présentes sous diverses modalités dans les précédentes réalisations artistiques de Mounat Charrat, s’imposent face à ses nouvelles créations. La société est un immense théâtre à l’échelle réel où s’éprouve, entre affirmation et risque de perte, l’identité de toute individu dans un complexe tissu relationnel fondé sur le jeu de masques.

Chez Carl Gustav Jung « persona » représente l’un des archétypes personnels importants dans sa psychologie analytique. C’est la partie « consciente » où se situe l’ego, le moi « Je » désirant et volontaire. La persona est une « façade sociale » à travers laquelle l’individu négocie son rapport à la société, ce qui structure sa personnalité et dessine son identité en l’articulant à son environnement social entre conditionnement et désir d’émancipation, soumission aux normes et leur transgression. L’individu est contraint de jouer différents rôles dans le théâtre de la société où il s’inscrit. A l’instar de l’acteur antique jouant des personnages distincts en changeant de prosopn, différents masques sont nécessaires à l’individu pour évoluer dans son milieu social. Selon le rôle qu’il cherche à adopter dans telle ou telle situation des relations humaines, il choisit le masque qu’il estime le plus adéquat possible à son jeu.

A l’envers de « la persona » se trouve, toujours chez C. G. Jung, « l’ombre » qui symbolise le subconscient individuel. C’est là où siègent les désirs enfouis qui, n’osant pas s’exprimer, demeurent enfouis hors de la conscience. C’est dans « l’ombre » que se sédimente tout ce qui est déprécié et réprimé par « la persona ». C’est-à-dire tout ce que celle-ci ne veut pas jouer ouvertement en société. Dans « l’ombre » de chaque individu, s’organise un système autonome en opposition à « sa persona ». Les troubles de l’individu sont dus aux tentions contradictoires entre ces deux registres de « la persona » et de « l’ombre ». Parfois celle-ci prend le dessus sur celle-là, et alors l’individu, n’observant plus les lois sociales, se met à se comporter selon ses propres lois. La « façade sociale » tombe et c’est donc un tout autre visage que l’individu offre à son entourage social, au risque de se retrouver face à l’intolérance de celui-ci. Il offre son visage d’ « ombre » qui n’obéie plus à sa « persona ».

C’est sans doute à ce jeu archétypal, cette incessante lutte fondamentale entre « persona » et « ombre », que Mounat Charrat nous invite à méditer à travers ses nouvelles réalisations picturales réunies sous le titre Persona.

En général, toute réalisation artistique représente ou présente son auteur. Que le visage de celui-ci y figure ou pas, son œuvre demeure toujours son autoportrait. A ce titre, les Persona de Mounat Charrat peuvent être envisagées également comme des autoportraits, non pas, bien évidemment, comme représentations de l’apparence physique de l’artiste (on y reconnaît aucun trait de l’artiste), mais comme traces de son corps et figures du fonctionnement de sa psyché. Bien plus que cela, ses Persona se présentent comme autant de supports de projection pour tout spectateur qui les perçoit. Quiconque, en effet, les confronte y affronte ce qui, en lui, sans cesse se trame : le palimpseste de sa mémoire, le labyrinthe de son identité personnelle et les béances noires de son corps.

C’est que sans cesse l’artiste cultive dans ses œuvres maints signes et figures qu’elle charge d’intensités plastiques capables de nous interpeller pour nous engager dans la dynamique d’un jeu de miroirs métaphoriques générateurs de processus identificatoires où interfèrent perpétuellement, entre perte et retrouvaille, reconnaissance et égarement, des données d’extériorité et d’intériorité, du visible et de l’invisible, de « la persona » et de « l’ombre » donc. A travers divers motifs du double et de l’alter ego, des procédures picturales jouant du positif et du négatif, d’ombre et de lumière…, nous sommes en permanence sollicités à passer d’une strate à une autre de nous-même, d’une face à une autre, d’un masque à l’autre…

Dans les œuvres de Mounat Charrat, les mains sont souvent associées aux têtes pour accentuer l’expression recherchée. Parfois une tête ne semble plus tenir toute seule et pèse de tout son poids sur les mains, parfois celles-ci semblent mettre celle-là comme entre parenthèses pour accentuer l’extension d’un cri ou amplifier le labyrinthe des rides, parfois les doigts s’entrelacent face à une face exempte de tout détail anthropomorphe ou bien se dressent en autant de personnages dansant ou chancelant devant l’obscurité d’un visage caverneux…

Certaines œuvres de l’artiste peuvent figurer des silhouettes dans le respect des proportions de l’anatomie humaine, tandis que d’autres sont stylisées jusqu’à former des pièces d’un puzzle suggérant des combinaisons à l’infini que peuvent accompagner d’interminables écritures. D’autres œuvres encore se fondent sur une mise en abyme, un emboîtement de figures où un détail peut s’ouvrir sur la totalité d’une silhouette ou, à l’inverse, celle-ci encadrer un détail. Ainsi, par exemple, une face peut nous entrainer dans un dédale, une autre servir de fond à l’ombre d’une figure blanche. Un front peut devenir socle pour un personnage assis en posture méditative. Une trouée dans une tête peut abriter un corps qu’anime un jeu de clair-obscur…

Les œuvres de Mounat Charrat sont teintées le plus souvent de grisailles mélancoliques, traversées par des enchevêtrements de réseaux graphiques rectilignes et curvilignes et des structures labyrinthiques aux méandres se déployant quasi-systématiquement sur l’échelle des valeurs entre le noir et le blanc. Elles s’énoncent comme un jeu complexe où s’entrelacent perpétuellement corps et écriture, fond et forme, matière et texture, ombre et lumière, creux et relief, vide et plein, espace et temps, géométrique et organique, ordre et désordre, forme et informe, fragment et totalité, négatif et positif… Ce sont comme autant de dédales plastiques où l’artiste elle-même se cherche à travers le jeu des doubles entre intériorité et extériorité, où elle quête sa propre identité dans les liens qu’elle peut tisser avec l’altérité, tout en nous y invitant à faire de même.

D’une réalisation à l’autre, les figures du corps et/ou ses fragments se métamorphosent dans les différentes œuvres de Mounat Charrat. Tantôt pleines tantôt vides, tantôt solides sous forme de blocs rocheux suspendus comme autant d’astres dans l’immensité spatiale, tantôt aplaties épousant la surface bidimensionnelle du support, tantôt en posture méditative tantôt criantes, tantôt se détachant sur un fond tissé de signes linguistiques tantôt constituées d’entrelacs d’écritures sur l’infini d’un fond évidé. Ce jeu de métamorphoses incessant ne vise au fond qu’à questionner la dynamique qui anime chacun de nous autant dans les relations que nous entretenons avec nous-même que dans celles que nous cherchons à nouer avec les autres.

Mohamed Rachdi
août 2013