Si pierre était …Voyages et peintures

Elle n’est pas du tout innocente, cette rencontre entre les nuages gris qui avancent imperceptiblement et le halo de la lune posé sur eux comme des murmures à l’oreille. Le ciel n’est pourtant pas chargé. Il est blanc comme peut l’être la lune. Mais il peut aussi être noir, alors que la lune ne l’est jamais.

La lune est absente dans les tableaux. Rien ne permet de dire qu’il s’agit d’elle, d’autant plus qu’il existe plein d’autres sources de lumière. Et les nuages qu’elle est censée éclairer peuvent très bien ne pas être des nuages, mais des minéraux qui flottent dans le ciel. Peut être n’est-il ici question que d’une tentation de décryptage qui n’a pas de rapport avec les tableaux. Pourtant, l’hypothèse mérite d’être creusée et confrontée à ce qui est peint.

Il suffit de tout reprendre pour constater qu’il ne s’agit pas simplement d’une rencontre entre des nuages et la lumière de la lune, de cailloux célestes éclairés de l’intérieur. Souvent, les nuages sont au nombre de trois dans chaque image, ou de deux plus un, ou de trois fois un. Et l’interprétation qu’on peut en faire varie selon les cas.

  • 3      = nombre premier
  • 2 +1 = addition
  • 3 x 1 = multiplication

Déjà mathématiquement, les opérations sont différentes. D’autres interprétations creusent encore plus les fossés au fur et à mesure que le regard reste fixé sur les tableaux de Mounat Charrat. A tous les niveaux ils permettent des lectures distinctes et paradoxales.

–       3. La source des Danses macabres est le poème « Le Dit des trois morts et des trois vifs », qui est un dialogue de trois jeunes seigneurs avec trois squelettes, leur doubles, qui leur rappellent leur destin inévitable et la toute puissance de la mort.

–       2 + 1. Ce qui est ajouté à quelque chose, la somme logique de plusieurs concepts ou propositions, la réunion de nombres entiers en un seul en additionnant les unités. Il en résulte une somme qui vise la totalité.

–       3 x 1. Sans avoir laissé d’œuvre écrite, Pythagore fait néanmoins figure de demi-dieu, à la fois savant, thaumaturge, et prophète. Sa table de multiplication est célèbre jusqu’à aujourd’hui. Elle reste toujours d’application dans un jeu opérationnel des dix premiers chiffres. Elle va même jusqu’à proposer que la terre n’est pas le centre de l’univers, mais qu’avec le soleil et les planètes elle tourne autour d’un feu central

Mounat ne s’attarde pas au chiffre trois. Elle tourne autour sans s’en écarter trop. C’est comme si elle avait été prise dans son faisceau. Ses toiles sont ni trop vides ni trop pleines, même si parfois un nuage s’écrase sur le bord. Rien n’est rompu dans le déséquilibre aérien. Tout est là, sans subir l’attraction de la terre.

Le regard change de direction. Momentanément et jamais tout à fait, il quitte le ciel avec les nuages et le halo de la lune. Les yeux ont bougé et scrutent l’horizon. La mer est là dans toute son étendue, sereine et endormie près de la côte,revêtue de vagues lorsqu’elle s’en éloigne. A l’avant-plan, un phare surveille l’entrée du port et guette les intrus. Inlassablement, il tourne sur lui-même et balaye au loin. Rien de tout cela n’est visible dans les tableaux de Mounat.

Les rayons du phare s’arrêtent sur des formes sombres, qui flottent, immobiles, sur l’eau. Elles sont dans le tableau et la lumière du phare qui les éclaire latéralement aussi. Quel étrange spectacle qui, à première vue, n’a rien avoir dans le contexte d’une quelconque réalité.

Des galets grandis comme des îles avancent silencieusement dans un passé sans limites.Ils sont portés par des monstres marins invisibles dans la profondeur d’un grand vide.Poursuivant en nageant une sorte de rêverie, il faut se confondre avec la mer pour arriver à toucher avec la main la surface lisse et sensuelle de ces cailloux arrondis. Les  ongles agrippés à la surface de ces pierres de salut dessinent d’étranges écritures. Signes fougueux, intrépides, fragments de corps, végétaux flétris, molécules glauques, géographies difformes, territoires insensés, veines stériles, eaux stagnantes, blessures cousues, fourmilières cassées, boues gelées, coulées de larmes.Ces traces se lisent et se relisent au rythme de la respiration, plutôt du halètement de la survie.Lorsque les pierres marines se rapprochent l’une de l’autre, elles essayent de se séduire en attirant l’attention. La lumière s’est tamisée. Des chuchotements sont remplis de secrets qui s’animent.

L’île devient une rencontre d’îles, comme des habitués au café. D’une île à l’autre, les conversations vont bon train. Des complots se trament.Des séductions germent. Des disputes éclatent. Des rêves prennent vie. Les doigts s’enfoncent et recommencent à tracer des formes, cette fois, des volutes joyeuses et dansantes, des restes de manuscrits écrits sur papyrus, des hiéroglyphes d’enfants, des feux d’artifices, des cris d’amour, des notes scintillantes, des constellations célestes

L’explorateur poursuit son voyage dans les paysages de Mounat. Il se perd dans un labyrinthe de souvenirs enfouis dans sa mémoire comme des cercles concentriques.Le chemin accidenté

Par des trous et des effondrements est jalonné de petites tourelles de pierres posées les une sur les autres. Au bout du trajet surgit une haute pierre levée, un monument mégalithique, un édifice de culte, un menhir. D’autres apparaissent, dispposés en cercles, et forment un cromleh comme les monolithes de M’soura au sud d’Asilah, au milieu d’un mattoral, sorte de maquis aride.

C’est comme un vaste sanctuaire lié au culte solaire et à la fertilité de la terre. Il se pourrait que  ces menhirs s’élèvent au- dessus d’une sépulture, d’une chambre construite  et recouverte de pierres, puis de terre. Des corps réduits en poussière y reposent. Les os devenus mosaïques esquissent encore des formes, vertèbres ou osselets. Le site est envoutant. Il est impossible de se soustraire à son étreinte.

L’homme a désappris sa languue jusqu’à ce qu’il ne puisse plus la comprendre. Les pierres s’échappent des tableaux de Mounat. On ne peut pas les rattraper comme le temps perdu. Inlassablement, il faut retourner au point de départ, revoir les tableaux, les regarder encore et inventer des nouvelles traces qui mènent à d’autres rencontres, à d’autres récits.

Jean-Pierre Van Tieghen